mardi 29 novembre 2016

CE QUE JE PENSE DE L’AUGMENTATION DU RENDEMENT DANS LE MILIEU RURAL DANS UN CONTEXT DE CHANGEMENTS CLIMATIQUES POUR SECURISER L’ALIMENTATIION ET AUGMENTER LES REVENUS DES PRODUCTEURS AU BURKINA FASO

Près de 80% de la population burkinabè  est rurale, nos activités principales sont l’agriculture, l’élevage et l’artisanat. Il est reconnu également que le paysan burkinabé est un travailleur. Mais le constat est que dans les boutiques, en milieu rural ou  en ville, tous les produits consommables sont à près 90% importés. Cela est dû au fait que les rendements des agriculteurs et des éleveurs sont très faibles et également au fait que les produits ne sont pas transformés et adaptés pour la consommation nationale. A mon avis, cela doit changer et si nous décidons de le changer, cela nécessite l’organisation des acteurs sur toutes les chaines de production, la complémentarité et la discipline de tous les acteurs pour que chacun joue correctement son rôle. Je profite vous expliquer la situation dans laquelle la filière coton qui est prise pour exemple en terme de structuration des acteurs, se trouvait avant sa structuration; la crise cotonnière des années 90 nous a obligé à réfléchir. Nous les producteurs avons dénoncé, à l’époque, la mauvaise gestion qui se trouvait dans les groupements villageois. Dans ces groupements, le nombre de producteurs était estimé sans précision, c’est le village qui constituait le groupement, les intrants également étaient estimés. Il n’y avait pas de collaboration professionnelle entre les groupements des différents villages. Le partenaire qui était la société cotonnière n’avait de contact avec les producteurs qu’au moment de la commercialisation du coton, des instances de discussion n’existaient pas entre les deux entités.

En 96, après d’intenses discussions entre producteurs, représentants de l’état et société cotonnière, nous, producteurs avons proposé la création des groupements de producteurs de coton. Les producteurs devaient s’identifier et créer librement leurs GPC, les critères de choix des membres du bureau étaient qu’il fallait être bon producteur et bon gestionnaire crédible, ce sont eux qui décidaient de leurs nombres et les surfaces de chacun étaient connues. Par la suite, nous avons également proposé les comités de crédit, ces comités de crédit permettaient de lier le crédit à la capacité de production de chaque individu. Cela nous a facilité la gestion de la caution solidaire. La caution solidaire veut dire que les membres du GPC sont collégialement responsables du crédit, si un GPC prend un crédit d’intrants (engrais, pesticides, semence…) de 3 millions, et que la valeur  du coton du GPC a couté 10 millions, la société remet les 10 millions à la banque, celle-ci va trancher les 3 millions et remettra les 7 millions restants au GPC . Les dirigeants du GPC récupèrent ces 7 millions et les repartissent en faisant la même déduction de la valeur du crédit de chaque producteurs et lui remettent son dû. C’est après avoir mis les GPC que nous avons mis en place les unions départementales, provinciales et l’union nationale en 98. Celles-ci sont des interlocuteurs selon la structuration hiérarchique et techniques de la société cotonnière et c’est après tout cela qu’il y a eu la création de l’inter profession qui regroupe les producteurs et les société cotonnières, c’est là où se fixe le prix du coton et celui des intrants et ce sont les sociétés qui se chargent de la commande et de l’achat des intrants, de la vente du coton. La quantité des intrants à commander c’est le cumule de tous les résultats de comités de crédit, ce n’est pas de l’à peu près. L’inter profession est en partenariat avec la recherche pour leur assurer la qualité des intrants (engrais, pesticides, semences …). Pour ce qui est de la fixation du prix du coton, il est lié au prix sur le marché et à la fluctuation du Dollar et comme le producteur du coton veut un prix avant de semer le coton, il ne veut pas que la fluctuation du prix du coton sur le marché mondial et celle du Dollar l’empêche d’avoir son prix avant de semer, nous avons donc créé au sein de l’ AICB un système de fixation du prix dans lequel nous avons prévu un fond de lissage. Ce système de fixation de prix, pour l’expliquer très simplement, c’est de partir de ces fluctuations et trouver une moyenne de prix qui rassure le paysan  pour lui permettre de semer et on lui payera un complément après la vente de coton fibre si la vente a été bonne. Mais avant de payer un complément, on prévoit de l’épargne selon un pourcentage donné, cette épargne pourrait nous aider en cas de baisse drastique. C’est cette épargne que nous appelons fond de lissage. Le respect stricte de cette structuration et de cette collaboration nous amené de la 11ème place de pays producteurs de coton à la place de 1er producteur de coton africain. Vous comprendrez pourquoi je parle de discipline et de rigueur dans les différents maillons.

De nos jours tout le monde est au courant du disfonctionnement qui existe au sein de l’UNPCB. Il y a eu une ingérence professionnelle et politique. Cette ingérence a eu un impact négatif sur la professionnalisation et la crédibilité de l’UNPCB et ses démembrements. Comme le poisson pourrit par sa tête, ce problème s’il n’est pas apprécié à sa juste valeur et cherché à être solutionné, il va se multiplier et non seulement la filière va subir de grands dommages mais elle ne pourra plus nous servir d’exemple car on aura les même problèmes si on fait une copie de cette structuration et on restera dans nos habitudes « un pas en avant, deux pas en arrière ». C’est pour cela que si la structuration de la filière coton doit être un exemple, il doit systématiquement y avoir une évaluation périodique des différents maillons sans complaisance aucune.

L’UGCPA Dédougou (l’Union des Groupements pour la Commercialisation des Produits Agricoles de la boucle du Mouhoun) est une structure qui aide à produire et qui commercialise des produits agricoles. Les producteurs membres de cette structure reçoivent individuellement des enquêtes pour savoir leur surface de production de maïs, de mil, de sorgho, de niébé… qu’ils prévoient. Par la suite un contrat est signé entre eux et l’organisation pour leur octroyer un crédit de campagne et le producteur s’engage à donner le surplus de sa production après déduction de la quantité de céréales consommée dans sa famille. A la récolte, les producteurs livrent leurs céréales, l’organisation qui est en bon terme avec les caisses populaires prend du crédit avec celles-ci et paye le producteur après déduction de son crédit et c’est à l’organisation de chercher le marché pour la vente de la quantité totale livrée par le producteur. Après la vente, si bénéfice il y a, 2% sont retenus sur le chiffre d’affaire et ces 2% constituent un fond de sécurité dont la mission consiste à : assurer une couverture des producteurs qui auront eu des problèmes pendant la campagne agricole qui les empêchent d’honorer leur engagement ; combler tout déficit de commercialisation lié à la mévente des produits agricoles mise en marche par l’union : ce qui peut contribuer en cas de crise. C’est une autre forme de fond de lissage adaptée à cette structure. Il arrive que cette structure signe des contrats avec la recherche pour avoir des semences de base qui après la production donnent des céréales de qualité homogènes avec un rendement assez élevé. Avec des céréales de qualité homogène, cela est une opportunité qu’on peut saisir pour la transformation de ces produits et la transformation suscite le marché et l’emploi. L’UGCPA dans les années 2000 a vécu des problèmes de gouvernance, ce qui fait qu’aujourd’hui, tout l’accompagnement technique est sur les contrats d’objectivité. Les producteurs sont classés en trois catégories sous des qualités bien définies : le respect des engagements, la fidélité, la crédibilité, la qualité des céréales, leurs quantités et l’esprit de leader. Au sein de l’organisation, il y a un système qui permet de mesurer tout cela. Avec l’avènement de la loi OADA, elle a travaillé à créer des coopératives simplifiées au niveau de la base qui vont changer l’UGCPA en une coopérative.
      
Ces deux exemples de l’UNPCB et de l’UGCPA sont des structures dans lesquelles j’ai vécu et dont je suis toujours membre. D’autres expériences existent au Burkina comme le warrantage … mais pour le moment, tout cela n’a pas permis qu’on atteigne l’objectif visé qui est de nourrir convenablement les burkinabé, augmenter le revenu, créé des emplois et préserver notre environnement. On se rend compte que l’organisation et la discipline de tous les acteurs maillons d’une chaine sont incontournables pour l’augmentation des rendements  car quand les paysans sont organisés et disciplinés, cela facilite leur formation, l’obtention du crédit qui augmente forcément le rendement en commençant par la bonne semence. Au Burkina nous n’avons pas réussi la production et l’utilisation parfaite de la semence améliorée et à la distribuer à tous les producteurs. Cela est une lacune à corriger. Il faut aussi se dire qu’on ne pourra jamais développer une filière avec un nombre de producteurs estimé. Tous les membres d’une filière doivent être répertoriés et connus pour mieux les aider à s’organiser et s’ils sont organisés dans leurs filières, ils peuvent alors signer des contrats de fourniture, cela peut mieux aider à canaliser l’accompagnement en matière d’intrants… de l’état qui est nécessaire à toutes les filières . C’est ainsi que des outils de transformation peuvent être installés car ils auront affaire à des produits de qualité homogène, c’est dans cela que le partenariat publique-privé peut avoir son sens et cela est valable pour l’agriculture, l’élevage et l’artisanat. Le désenclavement routier et énergétique sont des outils incontournables pour la transformation et la commercialisation. Et pour faciliter la commercialisation, il faut adapter la production et la transformation à la consommation des villes et des campagnes pour que les différents produits puissent être complémentaires pour enrichir et compléter notre alimentation.

Pour ce qui est de la gouvernance, il faudrait que le développement de l’agriculture et des filières se basent sur les 13 régions du Burkina impliquant fortement le conseil régional sous la supervision des gouverneurs, cela n’empêche pas que certaines filières se retrouvent dans plusieurs régions. Comme les réalités socio-économiques et environnementales sont différentes suivant les régions, on facilitera cette productivité et organisation en nous basant sur des structures de la décentralisation dans lesquelles tous les villages sont impliqués. La résolution du problème foncier qui est obligatoire nous oblige à cela. Le problème de la dégradation de l’environnement et des terres doit être une affaire prise en compte par chaque localité. Avec le changement climatique, nous assistons à une mauvaise répartition des pluies, à des inondations et à des sécheresses. La gestion de l’eau peut impliquer plusieurs localités et si elle est bien gérée, elle peut être utilisée pour des compléments aux arrêts brusques de pluies. Aussi les endroits inondables pourraient être aménagés pour que l’eau qui est utile pour l’agriculture ne soit plus un problème pour celle-ci. Il serait également important de transformer le phosphate du Burkina en engrais granulés consommables la même année. L’Ethiopie vient d’avoir un accord avec le Maroc et c’est le Maroc qui va accompagner l’Ethiopie pour la fabrication d’engrais. Dans cette accord, d’ici 2025, l’Ethiopie va être autonome en matière de fourniture d’engrais, c’est cela que j’appelle les grands pays qui collaborent et qui osent. Je conclu en disant qu’il n’est pas trop tard pour développer l’agriculture, l’élevage et l’artisanat au Burkina pour sécuriser notre alimentation et le PNSR est l’outil que le Burkina veut utiliser pour cela. Mais sachons que la pression de la pauvreté nous oblige à aller plus vite, c’est pour cela que tout chef de service qui sera chargé de travailler pour la concrétisation de nos objectifs ne doit pas être nommé  par parenté ou complaisance mais recruté sur un contrat d’objectifs dont l’évaluation implique le conseil régional et cette évaluation doit se faire au moins deux fois par an pour recadrer les actions et /ou rompre le contrat. Les pays qui avancent sont les pays qui ont compris la rigueur et le sens du résultat. De toutes les façons, si nous ne sommes pas rigoureux, la pauvreté, elle est rigoureuse.

 En tant que citoyen burkinabé

Ouagadougou, le 29 novembre 2016

François B. TRAORE
Agriculteur Burkinabé
Docteur honoris causa de l’Université de Gembloux,

www.francoistraore.blogspot.com

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